Couchée sur le lit depuis plus de 2h de temps, malgré la fatigue atroce de la journée et que mes paupières étaient très lourdes, mon corps affaibli n’avait qu’une seule envie, “se reposer” mais mes paupières elles avaient du mal à se refermer. Je regarde lentement l’horloge accrocher dans le coin de ma chambre obscure, et il était 3h22. Rares étaient les fois où je passais une nuit blanche. Je tournais dans tous les sens. Je ne comprenais pas ce que j’ai pu faire pour mériter cette nuit si longue. Il y avait une chaleur insupportable malgré que le brasseur d’air était allumé. J’ai dû me lever pour aller sous la douche histoire de prendre un peu d’eau sur mon corps pour me rafraîchir.

A mon arrivée dans la chambre, j’avais l’étrange sensation d’être suivie par quelqu’un. Je ne sais pas si c’était mon imagination qui me jouait des tours mais c’était comme si il y avait une autre présence en plus de la mienne. Ce n’était pas pour ma première fois voilà pourquoi pendant un certain moment, j’avais fui ma chambre et je ne voulais plus y habiter. J’ai pris peur mais je suis quand même allée me recoucher parce que je n’avais pas d’autre choix. Tout le monde dormait déjà. C’est alors que tout revenait dans mes pensées comme un Throwback. Je me rappelle bien cette nuit. Cette image n’avait pas quitté mon esprit malgré tout ce temps…

C’était le 29 août de l’an 21. Il y a à peine 3mois. Il était 1h42 du matin quand père s’était levé normalement tout seul sans l’aide de qui que ce soit comme d’habitude pour aller aux toilettes. C’était une habitude pour lui de se lever à une heure aussi tardive. J’étais encore au salon en ce moment devant la télévision avec ma petite sœur lorsque mon frère avait commencé à crier. Il disait que père avait du mal à respirer et qu’il n’allait pas bien.

Au début, ma petite sœur et moi n’avions pas réagi. On se disait que c’était encore l’un de ses coups tordus pour nous obliger à nous rassembler parce que parfois il créait de petite situation histoire de nous réunir tous ensemble autour de lui.  En ce moment, ma soeur et moi étions au salon et on rigolait que cette fois-ci qu’il ne nous aura pas.

Une fois encore. Père avait du mal à respirer. Il ne va pas bien. Venez s’il vous plaît. Là c’était sérieux parce qu’un grand silence régnait dans le couloir qui nous menait vers sa chambre. On attendait mon frère dire papa ! Papa ! Papa ! Mais il ne répondait pas alors on a couru pour voir ce qui n’allait pas. Il était déjà allongé sur le lit. Frère l’avait aidé à se mettre au lit. Et il était tout pâle. Sa  bouche était légèrement entrouverte. Il respirait toujours mais c’était très difficilement. Ses mains étaient très glacées et étaient déjà colorées en bleu violacée. Pour nous il était toujours là mais en réalité il n’était plus du tout là. Il était parti depuis. Notre conscience nous faisait croire ce qu’on voulait voir.

Évidemment comme toujours dans ce genre de situation tous mes frères ont commencé par pleurer sauf moi. Va falloir que quelqu’un calme les autres et c’était moi. J’étais la seule à avoir garder mon sang froid et à consoler les autres pourtant j’avais autant mal intérieurement que les autres mais je ne voulais pas y croire. Je ne voulais pas croire qu’il pouvait mourir cette nuit-là et nous laisser.

On ne savait pas quoi faire parce qu’on vivait seul avec notre père. Notre mère était partie beaucoup plus tôt. Ça c’est une autre histoire et pendant tout ce temps notre père nous a élevés tout seul. Il avait refusé de se remettre en couple avec une autre femme. L’aînée n’avait que 8ans et le tout petit 9mois lorsque maman avait entrepris son voyage de l’autre côté du rideau du coup on a toujours été seuls et on a appris à se débrouiller seuls mais là on était incapable de faire quoi que ce soit.

On a fini par avoir l’idée de téléphoner à nos grands frères de l’autre mère. L’aîné était injoignable. La deuxième a fini par décrocher mais tardivement et elle nous signalait qu’elle était toute seule à la maison avec sa petite fille et qu’elle ne pouvait pas passer le chercher pour l’emmener à l’hôpital. En ce moment il était 2h moins le quart déjà. Depuis plus de 20min qu’il avait fait la crise. On a fini par avoir une idée. Chercher un zem sur lequel le mettre pour aller à l’hôpital le plus proche. Frère était sorti tout seul aux environs de 2h20min. C’était sa toute première fois. Papa n’avait pas l’habitude de nous laisser sortir si tard dans la nuit mais là les circonstances nous y obligeaient. S’il était là et qu’il pouvait parler il nous interdirait de sortir aussi tard cette nuit mais là il ne pouvait rien faire ni rien dire. L’univers venait de nous faire grands malgré notre jeune âge et on se devait d’assumer.

Le zem était finalement là vers 2h30. Il n’avait plus de force. Il ne pouvait plus rien faire de lui même. Ma petite sœur et moi avions tout fait pour l’habiller et tous ensemble, on l’a mis sur la moto. Ma grande sœur était derrière lui pour ne pas qu’il tombe car il ne pouvait plus tenir fermement. D’ailleurs il n’était plus là mais notre envie de le sauver était plus grande alors on n’était prêts à tout. Pourvu qu’il s’en sorte. Ils sont partis et moi je suis restée à la maison avec mes frères car on était tous seuls. Il fallait une présence adulte à la maison même si je n’étais qu’une gamine aussi.

Une fois dans la chambre de papa, j’ai vu son carnet de santé sur le lit. Selon moi, les toubibs auraient forcément besoin de son carnet de santé s’ils allaient lui procurer des soins. J’ai alors pris le carnet de santé de papa. J’ai confié le téléphone de papa à mon frère parce qu’il était le grand garçon de la maison. Je lui avais formellement interdit d’ouvrir le portail à qui que ce soit et de m’appeler au besoin. Je m’étais alors aventurée au coeur de la nuit. C’était aussi pour ma première fois. J’avais tellement peur qu’on me fasse du mal du coup je courais seulement. Je me suis arrêtée une fois devant l’hôpital parce que c’était à 10min de chez nous.

Une fois arrivée à l’hôpital, j’ai croisé ma sœur dans le couloir de l’hôpital. Elle pleurait déjà mais je ne voulais pas y croire. Je suis rentrée finalement dans la chambre où ils avaient installé papa et le médecin m’a sorti qu’il était déjà trop tard. Qu’il était mort depuis plusieurs minutes. J’ai compris qu’il était mort depuis la maison et que malgré tout ce qu’on faisait il n’était plus là.

Comme toujours j’ai continué à jouer la forte. Je me disais pourquoi pleurer pour quelqu’un qui souffrait atrocement. Même si ce n’était pas physiquement, je savais qu’il souffrait dans l’âme. Subitement je me suis rappelé mes frères et sœurs. Comment allions-nous faire, ma grande sœur et moi pour assurer leur avenir? Alors je me suis mise à pleurer. Le petit n’avait que 12ans et l’aînée 21ans. Je venais tout juste d’avoir mon bac moi. Les deux autres le BEPC. Nous sommes cinq enfants à notre mère.

Qui allait nous orienter sur quoi faire ? Et là j’ai vraiment compris son importance. J’avais très mal et j’ai toujours mal jusqu’à présent. J’ai la rage contre lui, contre moi contre tout le monde. Tout ce que je veux c’est de pouvoir voir mes frères heureux. Mais je suis incapable de faire quoi que ce soit pour l’instant. Je ne sais même pas par où commencer. Comment consoler mes frères qui vont sûrement être déboussolés?

Je me demandais qui allait pouvoir nous offrir ce bonheur maintenant que le seul parent qu’on avait, avait désormais entrepris son voyage vers un autre monde. Alors que j’étais perdue dans mes pensées, je sentis mon téléphone vibrer. C’était mon frère. Il voulait savoir comment papa allait. Au début je ne voulais pas décrocher mais l’un de mes cousins qui nous avait rejoints m’a demandé de décrocher sinon ils allaient se faire du souci.

Merde je ne savais pas quoi répondre. Le téléphone en main je tremblais. D’une voix fine Je lui ai sorti “vous avez quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?” Il m’a dit qu’il voulait savoir comment il allait. J’ai répondu que le docteur était toujours avec lui et qu’on ne savait pas encore ce qu’il avait or je savais très bien qu’il était déjà mort et que c’était la fin.

Nos autres grands frères étaient venus une fois que tout était terminé. D’un seul coup ils ont pu se libérer. Ils étaient venus chercher le corps pour l’emmener à la morgue. Donc c’était vraiment fini. C’était vraiment la fin. Ils ont décidé que moi j’allais rentrer pour veiller sur mes frères vu qu’ils étaient tous seuls à la maison. Ils m’ont interdit d’en parler à mes frères et ont ajouté qu’ils allaient rentrer  ensemble et les informer de la triste nouvelle.

Une fois à la maison, ils étaient tous là autour de moi et voulaient savoir comment il allait. Je n’avais pas droit à l’erreur. Je ne pouvais rien dire et je ne pouvais même pas pleurer. J’ai été obligée de dire qu’il allait très bien et qu’il était sous sérum pourtant il était déjà mort et était en route vers la morgue. Ils étaient tellement contents qu’il puisse aller bien. Le petit souriait et disait “Dieu merci il va bien. S’il était mort qu’allons nous faire ?” Et le plus grand garçon avait répondu“heureusement pour nous”. Ma jeune sœur disait en souriant “je savais qu’il ne pouvait pas mourir” pourtant c’était déjà fait.

Je ne m’en revenais pas. Je venais de mentir à mes frères droit dans les yeux. Ils avaient pu oublier cette situation pendant quelques temps jusqu’à ce que les grands frères ne viennent leurs annoncer la nouvelle de la mort de notre père. Ma petite sœur a failli avoir une crise. Elle était en choc. Mon frère ne pouvait pas y croire car il était plus proche de papa pour ses petits soins.

Quant au tout petit, il a été très courageux. Malgré qu’il était conscient que son protecteur venait de s’en aller, il était resté très fort. Ils m’ont tous posé la question en chœur “pourquoi tu nous as menti?” Je ne savais plus quoi faire. Je me suis mise à pleurer en disant que je ne voulais pas leur mentir mais que je n’avais pas le choix.

Ça leur a pris plusieurs jours avant qu’ils ne puissent me pardonner pour mon mensonge mais je n’avais pas d’autre choix. Ils avaient bien raison de m’en vouloir. Après tout c’était aussi leur père et ils devraient savoir.

Tout s’était passé comme prévu. Nos frères avaient pris la situation en main et l’enterrement s’était bien passé. Je ne sais pas si tout le monde a pu oublier mais moi personnellement je ne peux pas. Je sens sa présence auprès de moi presque tous les jours. Même quand je m’apprête à faire un truc de mal et que je sais que de son vivant il ne va pas aimer je m’abstiens ou je lui présente mes excuses plus tard pour ce que j’ai pu faire.

Je ne peux pas me détacher de lui même si je donnerais tout pour sortir cette image de ma tête. Je donnerais tout pour ne plus avoir à penser à cette nuit qui me hante. J’aimerais m’enfuir et aller très loin pour ne plus avoir à subir toute cette torture. Mais à qui vais-je laisser mes frères ? Et même si je ne suis pas l’aînée de notre mère, j’ai aussi mon rôle à jouer en ce qui concerne leur éducation. Ma grande sœur à elle seule ne pouvait pas faire face. Ce serait trop lui demander pour son âge.

Aujourd’hui j’ai très mal, parce que je n’ai jamais su lui dire combien de fois je l’aimais et cela me torture. J’ai très mal. J’ai vraiment été très distante avec lui. À peine on se parlait deux fois par jour si ce n’était pas le soir parfois où je lui demandais de venir manger quand le repas était prêt.

Tout cela me hante jour et nuit et je m’en veux vraiment pour tout ce qui s’est passé. Je m’en veux tellement que je n’ai plus la force de faire quoi que ce soit. Tout ce que je veux c’est de disparaitre. Très loin, m’en aller car lorsque je vois mon tout petit frère, je vois l’image de mon père dans son regard et je me rends compte combien de fois j’ai été méchante avec lui.

Je m’en veux du plus profond de mon âme. J’espère que de là-haut il pourra me pardonner pour tout ce que j’ai fait et pour tout ce que je n’ai pas su faire. Père ! Pardonne-moi.

Anonymous, Liberscribes

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